09/06/20

Saura-t-on éviter le collapsus de la filière culturelle française ?

Le domaine de Chambord a rouvert au public vendredi 5 juin. C’est le premier opérateur public qui ouvre. Il était fermé depuis le 15 mars. Probablement une décision du Président de la République lui-même. On peut d’ailleurs s’interroger sur le processus et les motivations de cette première ouverture. Tout est symbole en effet. Les châteaux de la Loire constituent une des attractions touristiques de renommée mondiale. Cette annonce sert-elle une relance du secteur culturel ou celle du tourisme ? C’est en effet tout autant un message adressé aux visiteurs étrangers qu’à la filière culturelle française : le retour de la France éternelle avec la réouverture d’un joyau de l’architecture Renaissance.

L’incertitude du secteur culturel

Un signal fort mais qui laisse quand même un immense champ d’incertitude quant à l’avenir du secteur culturel en France, qui a été comme d’autres totalement interrompu pendant trois mois, et qui se voit à présent confronté à des contraintes telles que beaucoup d’activités pourraient tout simplement ne pas reprendre.

Visite de musées et de lieux de mémoire, spectacles vivants (concerts, théâtres, opéras, festivals), cinémas …. Les prochains mois risquent d’être difficiles à appréhender, pour les artistes mais finalement peut-être plus encore pour les organisateurs, producteurs, ainsi que pour les spectateurs et visiteurs. Les mesures annoncées de prolongation d’un an des droits des intermittents du spectacle ne constituent qu’une réponse partielle, et ne règlent pas l’avenir des entreprises du secteur culturel, a fortiori celles du privé.

Le principe des 4m2 à respecter par spectateur pour les événements où le public est debout n’a évidemment aucun sens et revient à interdire ces événements en rendant économiquement non viable la quasi-totalité des spectacles. Par ailleurs, faire respecter cette distanciation est en réalité impossible une fois les personnes dans l’espace.

Les lieux qui rouvriront dans les prochaines semaines et mois seront donc d’abord ceux qui permettent de contrôler et réguler les flux : le patrimoine architectural, les musées, puis les cinémas. Le spectacle vivant attendra – combien de temps ? et la quasi-totalité des festivals est annulée pour cette année. Pour tous, la question de la viabilité économique va se poser, à court terme comme à moyen terme. Une exception qu’on peut considérer comme relevant du spectacle vivant retient l’attention tout en questionnant : la réouverture du Puy du Fou le 11 juin. Le parc d’attraction vendéen, considéré comme l’un des meilleurs du monde, a dû adapter sa jauge, la réduire de 50%, et investir de l’ordre de 500 k€ pour modifier ses spectacles et l’organisation du site. Après avoir battu ses records de fréquentation en 2019, le Puy du Fou a donc réussi à convaincre le gouvernement, et peut-être là encore plutôt le Président, qu’il saurait gérer. C’est une bonne nouvelle, pour tous ceux qui vivent de l’activité de cette pépite française, même si le message passé par le Président est finalement assez proche de celui lié à la décision de rouvrir Chambord : l’attractivité touristique.

CE qu’il s’est passé durant le confinement entre les lieux culturels, les artistes et le public

Selon Gilles Duffau, responsable des projets e-culture & patrimoine à la Caisse des Dépôts et Consignations (Direction de l’investissement / Département Transition Numérique), pour tous les acteurs, le maintien du lien avec le public est vite apparu comme un enjeu fondamental, pour éviter une année blanche et s’assurer une fréquentation en sortie de crise sanitaire. 

Un grand nombre d’institutions culturelles ont recyclé dans la période une bonne partie du contenu vidéo disponible pour le mettre à disposition du public. Ainsi les archives de concerts filmés pour La Philharmonie de Paris, souvent relayés par Arte. A partir de mai, on a vu s’organiser des concerts sans public, comme la très belle prestation de « Renaud Capuçon & Friends » interprétant les Métamorphoses de Richard Strauss dans une Grande Salle Pierre Boulez déserte. La Comédie Française a diffusé des heures de programme sur sa chaîne YouTube, et en prime time le dimanche soir sur France 5.

Ceux qui souhaitaient découvrir Chambord depuis leur lieu de confinement ont eu à leur disposition en avril et mai une vidéo tournée le 26 mars, présentant des vues du château par des drones, permettant d’ailleurs de contempler des détails et de voir l’édifice sous des angles impossibles pour un visiteur physique.

Les initiatives ont été nombreuses également de la part des musées, dont certains ont offert des visites virtuelles plutôt convaincantes.

Pour Gilles Duffau, on constate deux phénomènes :

  • Une hausse sensible du trafic sur les sites web des grands acteurs de la culture et du patrimoine (le site du Louvre est passé de 40 000 à 400 000 visites par jour).
  • Une augmentation importante du nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux.

Mais ces tendances peuvent manifester selon lui autant l’impatience et l’intérêt des publics habituels que l’intérêt d’un nouveau public. Pour le Centre Pompidou, on peut imaginer que ses quelques 40 000 abonnés aient surconsommé du numérique, mais quelle a été la part de ceux qui ne fréquentaient que très occasionnellement le Centre auparavant ? Et quel sera leur comportement demain ?

Vers de nouvelles expériences culturelles ?

On a vu durant la période de confinement un foisonnement de diffusions de concerts enregistrés, d’événements live, type Facebook Live, d’artistes confinés, avec recours à d’impressionnants moyens dans certains cas. Certains d’entre eux ont su réunir des millions de spectateurs, comme le concert mondial « One World : Together at Home » diffusé par de nombreuses chaînes de télévision dans le monde, en soutien au personnel soignant – plus de 150 millions de dollars récoltés.

Impressionnant sans doute, mais au-delà du côté « happening » de certaines opérations, peut-on y voir une piste pour de nouveaux modèles ou simplement un effet d’image ?

On sent bien aussi que la technologie est prête pour développer des offres de visites guidées virtuelles, enrichies, avec un vrai guide et de l’interactivité. Cela permettrait de toucher un public beaucoup plus large et lointain. Restera à trouver les clés de la valorisation de ces services.

Si la demande en expérience numérique s’est développée durant la période de confinement compte tenu de l’absence d’offre en présentiel, on peut aussi considérer qu’à bien des égards il faudra aller plus loin dans le contenu, par exemple en offrant des expériences de réalité virtuelle, de type voyage dans le temps que développe la start-up française Timescope, permettant de raconter des histoires plutôt que de se contenter de faire visiter des lieux vides. On pourrait aussi imaginer des expériences immersives avec des images 3D de concerts, représentations d’opéras ou pièces de théâtre.

Présentation de Timescope

Laurent Bayle, Directeur de la Philharmonie de Paris, évoque dans un entretien au site Olyrix une piste qui pourrait faire l’objet d’une expérimentation avec l’Orchestre de Paris (aujourd’hui rattaché à la Philharmonie de Paris) dans le cas où les concerts prévus à l’étranger seraient annulés, et où l’agenda de la Salle Pierre Boulez serait lui-même bouleversé en raison des contraintes sanitaires : tester une spatialisation différente, avec les musiciens disséminés dans l’espace de la salle. Cela pourrait permettre une distanciation entre musiciens et offrir une expérience unique. La modularité de la salle le permettrait sans doute.

Vers de nouveaux modèles économiques pour le secteur de la culture ?

Mais nous nous retrouvons confrontés là à un défi de taille : il n’y a pas de modèle économique pour l’instant dans la seule captation. Françoise Benhamou, économiste spécialiste de la culture n’en voit pas émerger, on ne peut pas économiquement se passer de la billetterie des concerts et spectacles. Laurent Bayle toujours, rappelle que « lorsqu’on voit un opéra à la télévision, l’ensemble qui joue a investi de l’argent dans la captation et a souvent cédé gratuitement ou presque les droits des interprètes, alors qu’il y a 30 ans, ils touchaient de l’argent. » Il constate une démission du service public audiovisuel depuis des décennies sur les enjeux culturels et éducatifs.

Pour beaucoup, rien ne remplacera l’expérience immersive en présentiel, tant pour les concerts, que pour l’opéra, les expositions et les lieux de mémoire. Et pour beaucoup, il va falloir patienter encore longtemps. En l’absence de modèle économique, le coût des investissements pour développer des offres alternatives est tel qu’ils n’auraient de sens que si l’on est sûr que ces services conduiront aussi à augmenter la fréquentation par rapport à ce que l’on connaissait antérieurement.

Il est probable que la fermeture de tous les lieux culturels pendant plus de deux mois, l’annulation de nombreux événements, permettent de faire émerger de nouveaux modèles prometteurs. Mais pour l’instant, nous n’en sommes pas là. En grande partie parce que l’urgence est totale, même en déconfinement progressif, et le risque est réel d’un effondrement de la filière économique de la culture, par un effet domino, avec un désastre social à suivre.

Des impacts considérables et les risques d’un effet domino

A court et moyen termes les impacts sont multiples, mais il faut distinguer les acteurs du public et ceux du privé. Une grosse partie des dépenses des établissements publics est prise en charge par les subventions. Ces établissements n’ont pas pu avoir recours à l’activité partielle et n’auront pas accès aux Prêts Garantis par l’Etat. L’effondrement des recettes de billetterie impactera probablement leurs capacités financières pour les programmations à venir, éventuellement durablement.

Si les limitations des déplacements internationaux se poursuivent, il faudra aussi privilégier des formations françaises, et peut-être des expositions d’artistes historiques français dans les musées, dont les collections sont encore largement en France.

Le gué de Montboulan en Sologne, détail d’un tableau de Léon Belly (1827-1877)

Les opérateurs privés risquent d’être quant à eux « privés de tout » pour reprendre l’expression qui courent ces temps-ci. Plus de production, plus de commercialisation. Sauf rares exceptions, les festivals sont annulés jusqu’à la rentrée de septembre. Et les conséquences économiques et sociales iront bien au-delà des structures souvent petites qui conduisent ces projets, et des intermittents du spectacle – techniciens, comédiens, musiciens, … Car sur le plan économique, l’ingénieur du son qui œuvre deux mois dans les festivals d’été et le saisonnier qui vient renforcer l’équipe du restaurant voisin sans compter ses heures, sont un peu à la même enseigne.

QuelLEs conséquences pour les festivals ?

Heureusement, il semble qu’une partie des subventions publiques dont vit la majorité des festivals en plus de la billetterie, soit maintenue, justement pour éviter que ces festivals n’aient tout simplement plus les moyens de renaître en 2021. Encore une fois, l’impératif de maintenir le lien avec le public est un enjeu affirmé de manière unanime. Si le festival « We love Green » ne peut se tenir, les acteurs de l’audiovisuel public (FTV et Radio France) ont permis de maintenir quelques concerts, même en réduisant la voilure, comme ceux de Catherine Ringer ou Rone. Les Francofolies comme Rock-en-Seine ont tout annulé en essayant de reporter une partie des concerts prévus dans l’édition 2021.

QUELLES CONSÉQUENCES POUR LE cinéma ?

Pour le cinéma, dont les salles vont rouvrir avec des jauges réduites, la reprise va se faire d’abord avec les films qui marchaient bien au moment du confinement. Pour ceux dont la promotion avait été faite – et payée – sans que le film ne soit sorti, c’est sans doute beaucoup plus compliqué. Les dépenses marketing sont telles que relancer la dépense sans garantie de retour avec une grande incertitude sur la fréquentation constitue une prise de risque financier délicate. Ainsi Jean Labadie, producteur et distributeur (Le Pacte, distributeur notamment de la palme d’or 2019 « Une Affaire de Famille » de Hirokazu Kore-Eda) a décidé de vendre le film Pinocchio de Matteo Garrone à Amazon, considérant qu’il n’avait les moyens de remettre les 700 k€ de promotion pour la sortie en salle.

Pour contribuer à aider la filière, le Festival de Cannes, qui ne se tiendra pas cette année, a décidé d’annoncer la Sélection Officielle 2020, car la seule sélection est un label. Cette décision constitue assurément en soi un soutien de poids, pour tous les films concernés et les exploitants, en incitant au retour dans les salles obscures.

Quelles conséquences pour les salles de spectacle ?

Pour toutes les salles de concert et de théâtre, la survie sera liée à la durée des exigences en mesure de distanciation, tant pour les artistes que pour les spectateurs. En deçà de 80% d’occupation, aucune salle privée n’est rentable. Avec des jauges réduites de 30 à 40%, l’exploitation devient structurellement déficitaire. Combien de temps tiendront-elles ?

Quelles conséquences pour les musées ?

Au sein de la Réunion des Musées Nationaux, des discussions sont en cours, pour établir des prévisions à court et moyen terme. Gilles Duffau nous rappelle l’expérience des attentats de 2015 où « il a fallu deux ans pour retrouver le même niveau de fréquentation, sans le problème de jauge. ». L’avenir reste incertain. « Avec une offre disponible à 100% le déconfinement va-t-il conduire à une augmentation de la fréquentation ou au contraire la peur de côtoyer du monde va-t-elle l’emporter ? ».

Quels impacts socio-économiques ?

Sur le plan de la réponse sociale, la prolongation d’un an des droits pour les intermittents apporte une sécurité, mais de nombreux métiers en risque ne sont pas concernés par cette mesure. La crise pourrait avoir des effets rapides critiques sur plusieurs populations, comme celle des guides conférenciers qui ne travaillent plus depuis mars. Quel avenir pour cette profession fragile ? Ou celle des artistes-auteurs dont l’activité artistique représente moins de 10 k€ annuel en moyenne. En l’absence de commande, comment survivre à une année blanche ? Et qu’en sera-t-il des métiers de la scénographie, filière d’excellence française, reconnue à l’international, déjà en précarité. Leur chiffre d’affaire a disparu.

Avec 91,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires des industries culturelles et créatives dont 17,4 milliards de concours de l’état des collectivités (chiffres de notre confrère EY, Panorama 2019), la filière de la culture en France joue un rôle considérable. En réalité, les activités culturelles sont réputées entraîner une économie plus importante. Un rapport de l’inspection générale des finances de 2013 évaluait la valeur ajoutée directe (le « PIB Culturel ») à 57,8 Md d’euros, soit 3,2% du PIB français, l’équivalent de l’agriculture et de l’agro-alimentaire réunis. Ce même rapport évaluait l’apport de la Culture à l’économie à 100 milliards d’euros (« agrégat 2 »), et la production totale de biens et services culturels (« agrégat 3 ») à 130 milliards d’euros. Le drame du secteur réside sans doute dans son éclatement. Le plan de relance est sans doute beaucoup plus complexe à concevoir que celui de l’automobile ou de l’aéronautique, mais il est tout aussi vital de s’y atteler rapidement. Les Echos s’interrogeait mardi 9 juin sur le plan de relance après le Covid : Martine Robert, concluait son « Analyse de la Rédaction » en notant que « la Rue de Valois a une vision déformée du secteur, ses soutiens vont en priorité à la culture déjà sous assistance, au nom d’une diversité louable, mais au détriment d’une vision industrielle, quand l’Allemagne alloue 75% de son plan « nouveau départ pour la culture » de 1 milliard au privé. »

Un article rédigé par Benoit Tesson

Image mise en avant : Le groupe Dimanche Soir au Théâtre à l’italienne de Saint-Omer le 2 février 2020